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« Chouhada Koumira »


Place Sraghna, 20 juin 1981, 10 h 20, les vitres d'un autobus brinquebalant explosent. C'est le début d'une émeute sanglante qui laissera sur le pavé de Casablanca des centaines de morts et de blessés. Raison première invoquée, la hausse brutale de 30% en moyenne des prix de produits de première nécessité annoncée au peuple par un laconique communiqué de l'agence de presse officielle MAP, au matin du 28 mai 1981.
Cela a fait l'effet d'une bombe sociale dans un Maroc au bord du chaos économique, ruiné par la guerre d'usure au Sahara, la sécheresse persistante et le coût toujours plus élevé de sa facture pétrolière. Au début des années 80, le salaire minimum plafonnait officiellement à 500 dirhams par mois alors que Rabat était déjà contraint par le Fonds monétaire international (FMI) à exercer un pré-programme d'ajustement structurel articulé autour de la sacro-sainte « vérité des prix » en contrepartie d'un dispositif d'aide budgétaire.
Début juin, le gouvernement de Maâti Bouabid a bien tenté de calmer les grondements revendicatifs des centrales syndicales en minorant les hausses de 50%, mais l'effet d'annonce de fin mai avait déjà provoqué l'ire de la population. Résultat, la Confédération démocratique du travail (CDT), proche de l'opposition socialiste de l'époque, réclame une annulation pure et simple de ces mesures qualifiées d'anti-sociales et appelle dans la foulée à une grève générale le 20 juin.

Escalade préméditée ?
Cette décision que certains analystes interprètent depuis comme une escalade préméditée, destinée à ébranler les assises du régime de Hassan II dans un contexte international en pleine ébullition et une situation interne fragilisée par l'affaire du Sahara (imminence du sommet de Nairobi entre autres), a définitivement jeté de l'huile sur les braises incandescentes de la paupérisation du Maroc. La grève annoncée par la CDT et l'USFP est largement entendue, à telle enseigne que la centrale UMT, depuis des années assagie par le Pouvoir, se sent poussée par sa base et adopte une position mitigée tendant au désamorçage. Rien n'y fait, samedi 20 juin 1981, les manifestations, qui débutent dans le calme, dégénèrent. Très vite, la contestation laisse la place au tragique : des agences bancaires sont saccagées, les devantures de magasins éventrées, des usines sont mises à sac. A l'entrée de l'autoroute qui relie Casablanca à la capitale et qui traverse l'un des plus vastes bidonvilles du Maroc, les véhicules arrivant de Rabat sont accueillis par des jets de pierres. Alexandre Cuquel, Français du Maroc, en sera une des victimes emblématiques.
La réaction des autorités est immédiate et sans ménagement. Les forces d'intervention investissent rapidement les centres névralgiques de la ville et reçoivent l'ordre de tirer à balles réelles. C'est un véritable carnage : L'opposition et la presse internationale dénombreront plus de 200 morts à l'issue d'affrontements sans précédent. Officiellement, les heurts ne feront que quelques dizaines de victimes. Alors que Casablanca vit le cauchemar, à Rabat les quelques incidents épars n'ont eu que des conséquences mineures, mais partout à travers le Royaume, les autorités procèdent à des arrestations en masse, particulièrement dans les rangs des syndicalistes et des politiques proches de la centrale CDT : des centaines de responsables des formations de l'opposition font les frais des agitations. Leurs journaux sont interdits et leurs bureaux mis sous scellés. A la faveur de la reprise des affrontements à Casablanca, le lundi 22 juin, la police se livrera à des rafles spectaculaires. Plus de 5000 personnes seront interpellées et parquées dans les vastes hangars de la Foire . Le quotidien « Le Matin » affirmait sans sourciller dans son édition du lendemain que plus de la moitié des personnes arrêtées étaient des « criminels notoires, récidivistes et repris de justice ». L'organe officiel n'a pas non plus fait état des innombrables morts tombés sous les balles des militaires et des forces spéciales. Aucune mention non plus des pillages et des batailles rangées autour des barricades érigées sur certaines grandes artères de Casablanca.
Vingt cinq ans plus tard, la question de la responsabilité demeure posée. La logique de la confrontation menée par l'opposition face à un Hassan II, intransigeant et au pinacle d'un pouvoir sécuritaire, a mené à la débâcle.

Une logique de confrontationbr> La gauche, arc-boutée sur la recrudescence de l'action syndicale depuis 1979, notamment à Casablanca devenue mégalopole industrielle et dépotoir de la misère rurale en l'espace de quelques années, a aussi profité d'un contexte international favorable à ses revendications, notamment la victoire en France de François Mitterrand et de la perte d'influence diplomatique et des revers militaires du Maroc sur la question du Sahara. La scène politique intérieure était alors particulièrement explosive, avec un Parlement fortement contesté et un parti de l'Istiqlal, largement représenté au gouvernement, jugé impassible face à la dégradation de la situation sociale. A l'USFP, Abderrahim Bouabid, très critique vis-à-vis de la politique d'austérité imposée par la Banque mondiale et le FMI, appuiera la contestation pour redorer aussi le blason des forces syndicales de l'enseignement, de la santé et du monde rural humiliées depuis 1979 par une répression sans précédent et rallier ainsi les contestataires les plus en pointe dans la reconquête de l'aura de la gauche comme Abderrahman Benamar. Face à cette situation explosive, Hassan II fera tonner le canon et jouer à fond la carte de l'union sacrée autour de la question du Sahara.
Guerre des rues
L'Etat n'a pas hésité à faire descendre dans la rue tous les corps d'armée pour mater la révolte des Casablancais ( soldats du front saharien, CMI, gendarmes etc…). On dénombrera plusieurs centaines de victimes, enterrées à la hâte dans des fosses communes dont certains emplacements viennent d'être officiellement révélés.

  par Ali Amar, OMar Brouksy, Fedoua Tounassi , Hicham Houdaïfa & Catherine Graciet